La Nuit des HérosClassé dans : Culture G
Adapter Watchmen au cinéma, pourquoi pas. Néanmoins, il convient de souligner qu’un point en particulier a été fortement édulcoré par rapport à l’œuvre d’origine : le traitement des personnages. Car Watchmen en livre répondait à d’autres réalités que le Watchmen en film.
Première Partie : Et le super-héros fût
Le premier super-héros (en langue anglaise) apparait en 1938 dans Action Comics #1 et s’appelle Superman. Il a été créé par Jerry Siegel et Joe Shuster, deux fils d’immigrés ayant fui la vieille Europe suite à la montée de l’antisémitisme ; leur comics est une métaphore de leur propre histoire : eux aussi ont quitté leur monde, mais sont bien décidés à apporter leur soutien à la terre qui les a accueillis.
Le succès est immédiat, et fait des émules : dès les années suivantes, DC Comics publie les aventures de nombre d’autres super-héros. Nous assistons notamment aux débuts de Flash, Batman, Green Lantern, et Wonder Woman ; en pleine Seconde Guerre Mondiale, ils n’hésitent pas à aller botter le train d’Hitler et des forces de l’Axe, ce qui accroit encore leur succès.
La maison d’édition Marvel décide de se lancer aussi dans ce marché prometteur dès 1939, l’année de la création de Batman par Bob Kane et Bill Finger. Tout commence avec le premier Human Torch (futur Vision) et le prince Namor alias The Submariner, rétrospectivement le premier mutant. Néanmoins, il faut attendre 1941 pour que Marvel sorte son premier super-héros de légende : Captain America.
L’univers DC Comics atteint vite la maturité ; les grands héros de la firme existent dès les années 30/40, et la création de la Justice League of America en 1960 est le seul événement d’importance chez l’éditeur pendant longtemps.
Chez Marvel, tout ne va pas si bien. Heureusement, le succès de la JLA chez DC Comics relance la mode des super-héros, et avec elle la machine à idée située entre les oreilles de Stan Lee et de quelques créatifs de chez Marvel. Et là, c’est l’explosion. Hulk, Thor, The Fantastic Four, Iron Man, The Wasp, Ant-Man, Spider-Man, Daredevil, les X-Men : les figures de proue de l’éditeur sont enfin là ; la conséquence de cette déferlante d’encapés est la création des Avengers, l’équivalent de la JLA, en 1963. Comme les super héros sont de retour, Marvel va même jusqu’à ressusciter Captain America, pour le placer à la tête des Avengers.
A ce moment, nous pouvons considérer que le monde des super-héros “classiques” a atteint sa forme définitive. A part les X-Men - qui ne seront vraiment popularisés qu’à partir de l’arrivée de Chris Claremont en 1976 - et Spider-Man, ce sont tous des personnages très propres sur eux, presque parfaits.
Cela commence à dégénérer à partir des années 70, avec notamment l’apparition de plusieurs anti-héros (le premier étant historiquement Namor) : Blade, Ghost Rider, ou encore The Punisher, des personnages plus volontiers violents, et moins politiquement corrects.
Malgré la présence de ces troubles fêtes, nous ne pouvons pas dire que cet univers évolue énormément ; parfois, un auteur nous invente un monde parallèle/alternatif mais cela ne va pas plus loin.
Il est même effarant de constater que les séries ne bougent presque pas. Prenez l’intégrale de Spider-Man de sa première année de parution, vous constaterez qu’un nombre ahurissant de personnages redondants y font leur première apparition. Dès le premier numéro : Peter Parker, son oncle, et sa tante, logique ; mais aussi Flash Thompson, le cauchemar des années lycéennes de notre héros. Dans la seconde histoire : J. Jonah Jameson et son fils ; actuellement, ce-dernier est l’époux de Jennifer Walters, alias Miss Hulk. Et par la suite : le Docteur Octopus, le Caméléon, l’Homme-Sable, le Vautour,… Alors il est évident qu’il manque nombre de personnages récurrents - la famille Osborn, pour ne citer qu’elle - mais imaginez qu’il ne s’agit là que de la première année d’existence de l’Homme-Araignée !
Une autre anecdote très intéressante concerne Batman.
Dans les années 70, devant la montée du féminisme aux USA, les scénaristes de la série décident d’opposer leur héros à un personnage féminin. Seulement au lieu de créer ledit personnage de toute pièce, ils vont regarder parmi ceux inventés par Bob Kane dans les années 30/40, et déterrer Poison Ivy ! Mis à part la série télé comique dans les années 60, et la mini-série de Frank Miller en 1986, l’univers de Batman n’a connu pour ainsi dire aucune innovation jusqu’à la création de Batman the Animated Series en 1992, et l’apparition de Harley Quinn, plus tard reprise dans le comics.
Les créateurs de ces titres étaient-ils si géniaux que cela pour avoir tout su créer, ou bien leurs successeurs n’ont-ils pas osé apporter de nouvelles idées ? Je crois que cela tient un peu des deux.
En 1986, quand sort Watchmen, les super-héros américains existent depuis presque 50 ans, les auteurs ont eu le temps de “digérer” le phénomène, et le modèle “boy scout” a atteint ses limites, comme le montre la redondance extrême des personnages et des trames narratives.
Un des enjeux de cette série sera donc - entre autre - de désacraliser le mythe du héros classique, bien loin de la célèbre phrase de Benjamin Parker : “les grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités” ; sachant qu’un héros sans pouvoir possède en contre-partie des raisons profondes pour combattre le crime.
Cet adage n’a plus aucun sens dans Watchmen, ou du moins concernant les héros des années 70.
La première génération de héros ne possède aucune aptitude hors-norme, mais voit le jour pour répondre à une problématique précise : arrêter les criminels ayant décidé de se déguiser pour échapper à la police. S’ils avouent que cela les amusait assez de prendre le masque à leur tour pour les stopper selon ces nouvelles règles, ils n’en oublient pas le pourquoi de leur mission.
La seconde génération est très différente. La plupart d’entre eux n’ont toujours pas de pouvoirs, mais ils donnent plus l’impression de singer leurs ainés que de se battre pour une cause : Ozymandias et Rorschach sont cinglés, le Spectre Soyeux II ne fait que suivre le chemin tracé par sa mère, et le Hibou II est juste immature, un fan de héros prêt à mettre les moyens pour copier ses idoles. Quant à Doc Manhattan, il détient certes les grands pouvoirs, mais considère n’avoir aucune responsabilité vis-à-vis des humains, qui pour lui valent autant que les termites (il le dit lui-même).
Ces héros-là sont peut-être moins beaux et forts, mais certainement plus humains. Nous n’avions plus vu cela depuis Spider-Man - qui avant le décès de son oncle avait décidé de se servir de ses pouvoirs à des fins personnels - et les X-Men. t c’est peut-être cette humanité (Cyclope mis à part) qui rend leurs séries respectives si populaires.
Avec Watchmen, Alan Moore nous lance un appel : “il y en a marre des super boy scouts de papa, l’univers des héros a besoin de changement”. Et ce changement passe alors par la destruction du mythe du héros classique, en aboutissement de leur histoire.
Je ne vais pas me lancer dans une analyse complète des comics post-Watchmen, mais même s’il ne constitue pas un renouveau total dans l’univers des super-héros, il a certainement apporté des changements, et influencer de nombreux autres auteurs, comme Garth Ennis (The Boys) ou Mark Millar et son obsession de moderniser les héros.
J’ai en tout cas l’impression qu’aujourd’hui, le salut de ce genre passe plus par des mini-séries ou par les ré-actualisations des classiques, que par les aventures principales, qui ont trop tendance à répéter les mêmes choses. Et en ça, je sens une évolution intéressante, mais je peux me tromper.
Seconde Partie : Du Comics à l’Ecran
Vous voulez mon avis ? Watchmen a été adapté trop tôt ; c’est vrai qu’il profite de la vague de succès des comics transposés sur grand écran, et n’aurait peut-être pas pu exister plus tard, mais il vient néanmoins trop tôt dans l’histoire des super héros au cinéma, et ne peut donc pas répondre aux mêmes besoins que le comics.
Très vite, il y a eu des adaptations de comics. Superman apparaît en dessin-animé dès les années 40, par exemple.
Malgré tout, pendant longtemps, le genre “super héros” n’est peut-être pas considéré comme très noble ; c’est du moins l’impression que donne le fait qu’il se soit très longtemps cantonné au petit écran, sous la forme de séries télé ou de dessins-animés. Nombre de titres eurent droit à ce traitement, de Batman à Wonder Woman, en passant par Captain America, Spider-Man, Hulk, et tant d’autres. Le phénomène est d’autant plus marqué dans les années 60/70.
Le premier “vrai” (par opposition au film comique de Batman des années 60) passage d’un super héros au cinéma se fait au travers du plus célèbre d’entre eux : Superman. Par quatre fois, entre 1978 et 1987, il fera son apparition dans les salles obscures.
Néanmoins, cela n’ouvre pas les portes du grand écran et ses compagnons, qui continuent de se cantonner essentiellement au petit écran.
Puis vient le temps de Batman en 1989, qui sera suivi par plusieurs autres long-métrages au court des années 90, et avec eux une adaptation en dessin-animé en 1992. C’est à partir de là que les héros (re)deviennent vraiment à la mode, et une nouvelle vague de transpositions démarre, comme dans les années 70. Au début, elle se limite encore au petit écran, mais les éditeurs montrent une véritable envie de populariser leurs héros, ce qui préfigure bien leur arrivée massive et prochaine au cinéma.
C’est particulièrement net chez Marvel, qui ressort sous forme de dessins-animés ses têtes d’affiche : Spider-Man, X-Men, Iron Man, Hulk, Fantastic Four, Hulk, Avengers, certains avaient déjà eu droit à d’autres adaptations, mais ils rempilent ; et pour beaucoup, le succès est au rendez-vous.
DC Comics, de son côté, semble privilégier le format live - d’abord pour Flash, puis pour Superman - avant de se focaliser à son tour sur les dessins-animés, dans la lignée de son célèbre Batman TAS.
A partir de là, l’arrivée sur grand écran n’est qu’une question de temps.
Et quand ils arrivent enfin, c’est sous la forme de blockbusters. Des films comme Blade ou Spawn ouvrent la voie, ils seront suivi par X-Men, Spider-Man, Hulk, Iron Man, The Fantastic Four, de nouveau Batman et Superman, et même des héros plus atypiques comme The Punisher, Hellboy, ou encore Ghost Rider. Le plus souvent, ils sont même livrés avec des suites.
Le phénomène super-héros au cinéma est donc récent - il a commencé aux environs de la fin des années 90 -, les spectateurs lambda n’ont pas eu le temps encore d’assimiler totalement cet univers. Ainsi Watchmen ne pouvait pas garder entièrement son message négatif à leur propos : il les égratigne, mais ce n’est pas bien méchant. Ce message précis n’a aucune raison d’être pour l’instant, de toute façon.
Et surtout, il faut savoir ne pas cracher dans la soupe : ce n’est pas le moment de dire du mal de ce genre, alors qu’il reste tant de pognon à se faire de super-héros à transposer sur grand écran.
Les prochains mois, ainsi que les prochaines années, seront riche en la matière : Justice League of America, Thor, Avengers, Wolverine, Captain America, Nick Fury, Green Arrow, Green Lantern, et bien sûr les suites ; même Luke Cage et Ant-Man sont sur les rangs, c’est vous dire si Hollywood est prêt à adapter tout et n’importe quoi.
Sans parler des super-héros qui n’existent que pour le cinéma, comme Hancock dont la séquelle est déjà en préparation. Non, ils sont bien gentils les mecs qui veulent adapter Watchmen, ça peut en effet marcher, mais ils sont priés d’édulcorer un peu ce qu’ils vont dire des super héros, parce que j’ai des banquiers à nourrir, moi ; déjà que nous les avons laissé faire un film sur un terroriste anarchiste (V pour Vendetta), maintenant ils sont priés de la mettre en sourdine.
Le grand public n’a donc pas encore digérer les super-héros - et en format cinématographique, il est peu probable que ce soit possible - donc une part de Watchmen n’avait aucune raison d’exister en film, ce qui a obligé l’équipe autour de ce projet à modifier le matériau d’origine, en particulier concernant ses super-héros. La personne qui n’aura pas lu le livre trouvera ses personnages atypiques, et sans doute en eux une légère critiques des héros classiques, mais ce n’est rien comparer au comics. En lui-même, ce film est bon, mais il perd une partie de sa puissance pour des problèmes de contexte et sans doute de gros sous.
C’était trop tôt. Mais c’est trop tard : l’horloge marque minuit.
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- gemini
- 8 mar 2009 10:58
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