Who Watches the Watchmen ?Classé dans : Culture G

“That’s the Geeks Bible.”
C’est en ces termes que Kevin Smith - réalisateur et acteur américain surnommé le Roi des Geeks - a décrit Watchmen, et il a foutrement raison. Watchmen, c’est juste THE meilleur graphic novel de tous les temps.
Et aujourd’hui, c’est aussi un film.
Il y a une tendance depuis plusieurs années : adapter au cinéma les classiques de la culture geek ; et cela passe aussi bien par les romans que par les graphic novels. Non pas que le nombre de fans de ces œuvres soit prodigieux - ils sont même largement minoritaires parmi la foule des spectateurs - mais parce que cela marche ($$$). La plupart de ceux qui regardent ces films ne connaissent rien du livre d’origine, voire même ignorent qu’il s’agit d’une adaptation.
Bien souvent, les fans hurlent au scandale en voyant ces adaptations, reprochant aux réalisateurs et aux scénaristes d’avoir trahi le matériau d’origine, et de ne pas être absolument fidèle à l’histoire. Ils ont raison : remplacer une araignée radioactive par une araignée génétiquement modifiée, par exemple, c’est s’éloigner d’un des éléments fondateurs de Spiderman ; sauf que depuis les années 60, la peur des manipulations génétiques a remplacé la peur du nucléaire.
Heureusement, les fans étant - comme précisé plus haut - largement minoritaires parmi les spectateurs, tout le monde à part eux se fout royalement de leur avis, du moment que l’individu lambda, lui, y trouve son compte. Les geeks ne sont bons qu’à râler dans leur coin.
Comment faire un bon film de la culture geek, qui plaira aussi au public geek ? Simple : il suffit de prendre un réalisateur et un scénariste geeks. Il faut des gens qui connaissent à fond l’œuvre à adapter, se soucient du point de vue des fans, et surtout veulent faire un film qui leur plaira ; ce sont les mieux à même de trouver un compromis entre les néophytes, les connaisseurs, et bien entendu la durée d’un film.
Cela se ressent dans le résultat :
- Sam Raimi adore Spiderman.
- Bryan Singer connait les X-Men sur le bout des doigts.
- Guillermo del Toro a dû bousiller ses comics à force de relire Hellboy. Et pour l’instant, il est le seul à ma connaissance à avoir écrit un scénario 100% original (avec Mike Mignola), qui s’inscrit dans la continuité du graphic novel sans incohérences ; mais ce que permet le format particulier de Hellboy - une série courte qui ne se limite pas pour autant à une seule histoire, avec peu de personnages récurrents - ne vaut pas nécessairement pour les autres graphic novels.
- Les frères Wachowsky sont fans de V pour Vendetta.
- Peter Jackson avait toujours rêvé de transposer sur grand écran Le Seigneur des Anneaux.
- Frank Miller… Ben lui, c’est encore plus simple : il a co-réalisé l’adaptation de son propre graphic novel Sin City, avec deux geeks siphonnés : Quentin Tarentino et Robert Rodriguez.
Le réalisateur de Watchmen, c’est Zack Snyder, dont les seuls travaux majeurs sont le remake du classique du film de zombie Dawn of the Dead, et l’adaptation d’un autre graphic novel de Frank Miller : 300. Avec un tel palmarès, il a le mot “geek” écrit en gras sur son front ; quant à son travail, son film de zombie est mon préféré du genre (avec l’original de Georges A. Romero), et 300 est assez impressionnant, fidèle à l’œuvre d’origine, mais je l’ai trouvé gâché par le jeu des acteurs (surtout le principal).
Watchmen, c’est juste le chef d’œuvre de Alan Moore, un des plus grands auteurs de graphic novels, dont les travaux ont déjà été exploités à plusieurs reprises par le cinéma ; V pour Vendetta, From Hell, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, c’est lui. Cet auteur s’est fait, au fil des années, une spécialité dans l’art de renier les adaptations de ses écrits - Watchmen ne fait pas exception - et s’évertue désormais à ne produire que des œuvres inadaptables. Un de ses derniers titres - Filles Perdues - mis en image par Melinda Gebbie et nominé au dernier festival d’Angoulême, revisite les 3 classiques que sont Alice au Pays des Merveilles, le Magicien d’Oz, et Peter Pan, mais en prenant le parti de trouver dans leurs moindres détails des métaphores sexuelles, à la façon de Bruno Bettelheim ; sachant que lesdites métaphores incluent des fillettes, il peut dormir tranquille : Hollywood ne risque pas d’être intéressé par un scénario aussi sulfureux.
Si Watchmen n’est adapté que maintenant, c’est car - comme pour le Seigneur des Anneaux - de nombreux producteurs et réalisateurs ont successivement renoncé devant l’ampleur du travail, avant que quelques uns plus fous que les autres s’y lancent pour de bon.
La difficulté, dans Watchmen, vient d’une narration éclatée, bourrée de flashbacks, comprenant de nombreux documents d’archive importants entre chaque chapitre et même une histoire dans l’histoire, et avec de nombreux personnages qui vont tour à tour être au centre de l’histoire ; surtout, un de ces personnages possède une perception du temps non linéaire, ce qui complique encore les choses.
Ce titre est tellement riche que je ne sais pas par quoi commencer après cette courte introduction.
Les principaux événements de Watchmen se déroulent en 1985. La Guerre Froide a donné lieu à une escalade dans la course aux armements, Nixon - toujours président - a dépassé depuis longtemps le nombre de mandats légal, l’Amérique lutte contre l’anti-patriotisme et les étudiants subversifs, et le monde craint de se voir basculer dans la 3ème Guerre Mondiale, qui s’annonce comme l’ultime conflit, au-delà duquel plus rien ne survivra.
Dans ce contexte, les héros d’hier n’ont plus le droit de cité suite à la loi Keene de 1977, mis à part Doc Manhattan et le Comédien, deux agents du gouvernement américain. Le Juge, Bill Dollar, et la Silhouette ont péri il y a de cela bien longtemps. L’Homme Insecte est dans un asile du Maine, Capitaine Métropolis est mort dans un accident de la route en 1974 ; Hollis Mason et Sally Jupiter ont raccroché depuis des lustres, confiant leurs noms à un nouveau Hibou et à une nouvelle Spectre Soyeux, mais ceux-ci ont pris une retraite forcée suite à la loi Keene. Quant à Ozymandias, il a enlevé son masque et dévoilé son identité en 1975. Seul Rorschach, le détective paranoïaque, continue d’effrayer la pègre malgré l’interdiction.
“Watchmen” était le nom d’une équipe que voulait former le Capitaine Métropolis - sans doute pour se remémorer la grande époque des Minutemen - avec les héros modernes, mais son projet ne s’est jamais concrétisé, ce qui ne les a pas empêché de travailler ensemble à l’occasion.
Alors que l’humanité se dirige vers des jours sombres, Edward Blake est assassiné chez lui. Un crime sans importance pour le destin du monde. Sauf que Edward Blake était le Comédien. Celui qui a fait ça en avait-il après l’homme, ou après le héros ? Rorschach, suspectant l’existence d’un “tueur de masques”, mène l’enquête et commence par avertir les anciens héros.
Watchmen est un graphic novel différent à de nombreux égards.
Déjà, il prend le contrepied des histoires de super-héros classiques, ne serait-ce que par la plupart de ses héros n’ont rien de super.
D’un côté, nous avons Doc Manhattan, un gus capable de contrôler la matière au niveau subatomique, et complètement déshumanisé ; Sentry, Superman, et la Sorcière Rouge sont des petits joueurs comparés à lui: il pourrait les désintégrer d’un battement de cils.
De l’autre côté, nous avons des humains. Ils ont l’entraînement, acquièrent l’expérience, possèdent quelques menus talents, et - certains - sont intelligents ; mais ils vieillissent, leurs réflexes diminuent, ils prennent du ventre, rien ne les distinguent du commun des mortels, si ce n’est un comportement qui se veut héroïque. Quelques années d’inactivité, et ils halètent et transpirent dès qu’ils veulent se débarrasser de minables voyous. La jeune génération de personnages, surtout, n’a rien de bien fameux : le Hibou joue les justiciers car il admirait son prédécesseur et s’ennuie, le Spectre Soyeux a été forcé de se lancer dans cette voie par sa mère, Rorschach est un extrémiste qui combat le mal par le mal, et Ozymandias semble délirer complètement ; ils contrastent à côté du premier Hibou, un ancien flic au menton carré, représentant l’archétype du héros des années 40.
Finalement, ce sont tous des justiciers ayant choisi cette voie - quand ils l’ont choisi - pour des motifs personnels et égoïstes ; ils ne cherchaient pas à sauver des vies, mais à se sauver eux-mêmes. C’est particulièrement vrai pour le second Hibou, un des personnages les plus pathétiques, même si capable de quelques prouesses : riche, mentalement bloqué dans son adolescence, intelligent mais gâchant ses capacités ; il finit par ne plus arriver à bander sans son costume. The Boys avant l’heure ?
Au-delà de cette parodie des histoires de super-héros, Watchmen étonne par son scénario passionnant, nous plongeant dans une Amérique presque fasciste ; surtout, il s’agit d’une série particulièrement travaillée par ses auteurs, rendant une seconde lecture nécessaire pour mieux saisir tous les tenants et les aboutissants, les innombrables petits détails qui nous auraient échappé, qui donnent de la vie et de la crédibilité à l’ensemble. Les documents d’archive disséminés entre les chapitres, par exemple, peuvent sembler superflus, mais apportent énormément au background du monde des Watchmen.
Sur la plan graphique, si le trait de Dave Gibbons est classique, dirais-je, il fourmille de petits détails qui ont leur importance, et surtout dispose d’une forte symbolique, d’un détournement de ses propres images fortes.
Watchmen est donc véritablement un livre disposant de plusieurs niveaux de lecture ; déjà, parce qu’il a deux histoires en une - la seconde étant présentée sous la forme du graphic novel que lit un des protagonistes - mais surtout parce qu’une première approche nous montre un scénario passionnant et original, avec des personnalités fortes (je suis fan de Rorschach), tandis qu’une relecture nous dévoile toute la puissance de ce titre, la minutie extrême du plan qui lie les événements entre eux et qui ne peut que nous laisser pantois, le détournement du genre auquel se livrent les auteurs, et surtout le soin extrême apporté par ces mêmes auteurs à leur œuvre, où chaque détail - chaque image - semble avoir été savamment pensé pour provoquer un maximum d’impact. Il n’y a pas de temps mort, sans que l’histoire soit pour autant difficile à suivre, la longueur de l’ensemble - tout comme l’ensemble lui-même - est juste parfaite.
“That’s the Geeks Bible” ? C’est en tout cas ce qui se fait de mieux en la matière.
Si j’en parle, vous l’aurez compris, c’est parce que le film sort Mercredi prochain. Et j’en ai profité pour relire ce monument, qui m’a laissé une fois de plus sans voix (donc j’écris à la place de parler). J’aurais pu attendre d’avoir vu le film - que j’irais voir, même si l’appréhension est bien présente - mais je tenais à garder un œil focalisé uniquement sur le graphic novel pour écrire cet article ; je parlerais du film séparément, comme s’il s’agissait de deux entités distinctes, et mieux vaut penser ainsi pour ne pas être trop désappointé par l’adaptation. Mais bon, Kevin Smith a donné un avis très positif dessus, ce qui me rassure dans une certaine mesure.
Voilà, je vous ai donné ma sensibilité sur ce chef d’œuvre. Lisez-le.
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- gemini
- 28 fév 2009 10:24
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